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Le Mot du Président du B'nai B'rith France


Mardi 9 Avril 2019

Un antisémitisme sans juif, ou presque



Cet article est extrait de la conclusion faite par Philippe Meyer au Colloque « La Pologne et les juifs. Histoire et Mémoire. » organisé le 7 avril 2019 par la Commission Europe du B’nai B’rith France.
 
Le thème de la « Pologne et les juifs », au cœur du colloque organisé par la Commission Europe du B’nai B’rith France ce dimanche 7 avril, est majeur par son histoire d’une richesse immense qui contient tant d’éléments sans lesquels nous ne pouvons pas comprendre l’histoire de l’Europe, des juifs en Europe, et de l’antisémitisme en Europe, par son actualité dans un environnement préoccupant qui lui donne tout son sens, et par les leçons à en tirer pour notre avenir de citoyens européens.

L’histoire des Juifs en Pologne a commencé il y a près de mille ans. Elle est faite d’une longue période de tolérance religieuse et de prospérité de la communauté juive polonaise. Mais elle est également marquée par des périodes de persécutions, et bien sûr, elle est empreinte à tout jamais par la tragédie de la Shoah qui a vu la destruction presque totale de la population juive polonaise.

Sur les 3,4 millions de juifs polonais à la veille de la guerre, près de 3 millions ont disparu dans les camps d'extermination nazis, dont les plus importants furent installés en Pologne, mais aussi dans les ghettos ou fusillés. C'est plus de 90 % de la population juive qui a été décimée, soit près de la moitié des juifs assassinés pendant la Shoah. La Pologne fut la terre d’une présence juive massive, avant de devenir le plus grand cimetière juif d’Europe. On estime la population juive de Pologne aujourd’hui à quelques milliers de membres seulement.

Et malgré cette faible présence au regard de ce qu’elle était avant l’horreur, l’antisémitisme n’a jamais disparu, dans un climat d’hostilité permanent. Que ce soit sous le régime communiste, et depuis 1989 avec la démocratisation du pays, où plusieurs communautés juives se sont réimplantées et une vie juive a recommencé à s’organiser.

L’antisémitisme traditionnel a ressurgi, comme dans de nombreux pays européens, une fois le souvenir de la Shoah se dissipant et libérant à nouveau la parole et les actes, un antisémitisme fait de haine, de négationnisme, de révisionnisme.

Dans ce contexte, le travail de mémoire en Pologne demeure un chemin difficile.

Difficile par tout ce qu’il implique d’introspection et de travail sur l’inconscient collectif du pays concernant cette période tragique de son histoire.

Difficile par l’acceptation de travaux de recherche développés au cours des dernières décennies par une nouvelle école polonaise d'histoire de la Shoah.

Récemment, les autorités polonaises ont promu une politique historique en opposition aux conclusions de cette nouvelle école, minorant la participation de populations polonaises dans l’extermination des juifs sous l'occupation allemande. On se rappelle des lois mémorielles souhaitées par le Parlement polonais il y a quelques mois, perçues par beaucoup comme altérant la vérité historique et ayant suscité de vastes réactions à travers le monde. Mais le conflit des mémoires et les tentations de révision de l’histoire n’ont pas leur place au regard de la tragédie ayant eu lieu et des travaux historiques ayant été menés.

C’est dire toute la complexité de cette histoire tragique du judaïsme polonais dont l’immense héritage perdure aujourd’hui chez des millions de Juifs à travers le monde, pour qui le judaïsme polonais est une composante majeure de leur identité et de leur vie juive.

De cette histoire, et de ses prolongements, nous pouvons tirer trois enseignements.

D’une part, un enseignement sur l’Histoire. 

L’extermination presque totale des juifs de Pologne doit toujours nous rappeler ce que l’Homme peut faire de pire, jusqu’où la folie humaine peut aller.

Après que d’autres génocides aient eu lieu au XXème siècle, alors que certains veulent encore imposer au monde leur terreur mortifère, et que d’autres veulent réécrire l’histoire en y effaçant ce qu’elle a de pire, nous ne devons jamais oublier. Les presque trois millions de juifs polonais assassinés, et morts sans sépultures, nous le demandent.

L’histoire ne se réécrie pas. Et le devoir de Mémoire va bien au-delà du seul rappel douloureux des horreurs du passé. Il est une exigence de chaque instant pour la construction d’un futur meilleur.  

L’avenir, c’est aussi la mémoire.

A l’heure où les derniers témoins nous quittent, et avec eux leurs vécus, leurs récits et leur mots irremplaçables, notre responsabilité à nous, témoins des témoins, est plus que jamais de poursuivre ce travail inlassable contre l’ignorance, la bêtise et la haine.


D’autre part, un enseignement sur la nature de l’antisémitisme. 

La haine anti-juive est ancrée dans les entrailles de l’Europe, depuis toujours. Même quand les juifs ne sont plus présents, ou presque plus, l’antisémitisme continue de propager sa haine des juifs. C’est dire si l’antisémitisme n’est pas un mal comme un autre. Son enracinement, ses objectifs et son expression en font un mal unique, qui va bien au-delà de la seule haine des juifs. La Shoah l’a montrée. La tragédie des juifs polonais l’a montrée. La résurgence des actes antisémites partout en Europe le montre tous les jours.

Ce mal profond s’attaque, comme toujours, au-delà des seuls juifs, aux fondements mêmes de notre société et de nos valeurs de liberté et de démocratie, car les ennemis des juifs et de la démocratie ont toujours été les mêmes.

Aujourd’hui comme hier, ce mal doit être combattu sans relâche et sans compromis par tous les défenseurs de ces valeurs démocratiques qui sont les nôtres. Parce que cela n’a pas toujours été le cas, et on a vu où cela peut mener, la lutte contre l’antisémitisme doit être l’affaire de tous.

Dans la France d’aujourd’hui, cet appel au sursaut national contre la bête immonde raisonne tout particulièrement, au-delà des discours, des communiqués et des commémorations. Plus que jamais, il s’agit d’alerter encore et toujours d’alerter, d’éveiller les consciences et de susciter ce sursaut global sans lequel les heures les plus noires de notre passé pourront à nouveau assombrir notre avenir.

Enfin, un enseignement sur l’avenir de l’Europe. 

Nous avons eu l’expérience d’un passé sans Europe. Ce passé terrible doit nous rappeler ce que l’Europe nous a apporté pour la paix et la prospérité, malgré les difficultés qui ont émaillé sa construction.

Mais une Europe en proie aux peurs, laisse aujourd’hui renaître les populismes et extrémismes de tous bords, les haines et les replis sur soi. C’est cette Europe qui est à nouveau le théâtre d’un antisémitisme banalisé, quelle qu’en soit l’origine et souvent masqué par un antisionisme plus présentable, qui se répand à nouveau partout, qui agresse, attaque et tue.

Face à la haine, face à l’antisémitisme, le silence n’est pas une option. Au-delà des seuls juifs, c’est à tous les citoyens européens à dire non et à agir.   

Par ce qu’il y a eu hier, ce n’est pas de cette Europe-là que nous voulons pour demain.

Assumer notre passé, lutter contre la révision de sa vérité historique, faire barrage aux porteurs de haines, combattre nos vieux démons, lutter sans compromission contre toute forme d’antisémitisme et contre tous ceux qui le propagent et qui l’acceptent par conviction, par lâcheté ou par intérêt, telles sont nos responsabilités à tous pour protéger cette Europe qui nous a protégé depuis 75 ans du pire. C’est pourquoi les prochaines élections européennes du 26 mai seront aussi importantes. Les enjeux, les défis et les risques qu’elles portent en elles sont majeurs. La nécessité de voter le 26 mai pour la défense de nos valeurs européennes empreintes de démocratie, de liberté et de fraternité est grande.
 
Ces trois enseignements sont au cœur de notre engagement, de nos actions, de nos combats, et le resteront. Notre mobilisation pour le travail de Mémoire, la lutte contre les haines, la défense des valeurs démocratiques et républicaines est entière et totale. Tout comme l’est notre volonté de la mener avec tous ceux qui partagent ces exigences. Cette histoire tragique de la Pologne et les juifs illustre, si besoin était, à quel point ces combats sont aujourd’hui – plus que jamais – d’une ardente nécessité, et nous renforcent dans notre conviction de les mener – avec d’autres - sans relâche et sans faille.
 
Philippe Meyer








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