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Un livre dérangeant de Katrin Himmler: Les Frères Himmler


Mercredi 18 Avril 2012

Ce livre est à lire et aussi à méditer parce qu’il pose la question de savoir comment on peut se dépêtrer d’une histoire aussi tragique du côté d’abord des victimes, mais également en tenant compte de ce qui a pu se passer individuellement et collectivement pour les bourreaux.



Un livre dérangeant de Katrin Himmler: Les Frères Himmler
Un livre dérangeant de Katrin Himmler: Les Frères Himmler [1]

Max Kohn

Le livre de Katrin Himmler est dérangeant. On peut le comprendre facilement. Elle est la petite-nièce de Heinrich Himmler et comme elle le dit au début de son livre, elle savait qui avait été son grand-oncle et cela est difficile à assumer. Elle explique que son père lui avait demandé de faire des recherches au bureau des archives fédérales de Berlin sur le dossier de son propre père.

Pour elle, il ne s’agissait jusque-là que de Ernst, du frère cadet de Heinrich Himmler, un technicien, un ingénieur, un directeur de la radio du Reich à Berlin…

Même si cette recherche se fait à partir d’une demande de son père, cela doit bien répondre à un besoin chez elle d’entreprendre un travail extrêmement compliqué où il est question d’une histoire familiale lourde liée à des dignitaires nazis.

Le livre se termine par une mention de l’été 1999, où deux ans après l’appel téléphonique de son père, elle parle de l’homme avec lequel elle vit, un Juif israélien, Dani, dont une partie de la famille a été assassinée par les Nazis pendant la guerre et dont elle a eu un fils.

Elle évoque ainsi des scènes de ménage entre eux. Est-ce que les gens qu’il y a à l’intérieur d’elle et de son mari peuvent s’entendre ?

Il y a tout de même eu dans une insensibilité absolue de la part des nazis une administration de la mort qui a détruit les Juifs.

Cela provoque évidemment un malaise pour le lecteur. Les choses tournent autour de la culpabilité qu’il faut reconnaître.

Katrin Himmler dit d’ailleurs que les persécuteurs ne reconnaissent aucune culpabilité et qu’au fond si on peut établir celle-ci ce n’est pas si mal que cela.

Elle fait d’ailleurs mention des cercles de discussion qui réunissent des descendants de responsables nationaux socialistes et de victimes du régime.

Les enfants des persécutés sont alors censés jouer les témoins à décharge où les premiers demandent aux seconds de pleurer un bon coup et de leur donner l’absolution.

Est-ce que l’enjeu est d’établir la culpabilité des bourreaux, de leur donner l’absolution et de réduire tout cela à une relation bourreau-victime : c’est une question extrêmement importante que ce livre pose.

Évidemment, les choses ne sont pas aussi simples. On peut tout de même dire que Katrin Himmler fait preuve d’un grand courage à écrire ce texte au style très particulier, entre récit historique et récit personnel.

Elle parle ainsi d’elle de manière assez détaillée mais aussi avec une certaine distance.

Michael Wildt [2] dit que Katrin Himmler n’est pas dans une position de simple narratrice : elle fait de ses propres souvenirs un objet de réflexion.

Ce n’est pas pour lui seulement un livre sur les trois frères (Gebhard, Heinrich et Ernst) Himmler, c’est aussi un voyage dans les profondeurs obscures de l’histoire de la famille.

Et c’est vrai que c’est ce que l’on ressent. Il y a tout un aspect très bien documenté sur l’histoire de la famille Himmler qui est en soi un document historique d’un très grand intérêt pour le lecteur.

Il se trouve que le professeur de lycée Gebhard Himmler et sa femme Anna ont regardé leur deuxième fils d’un œil sceptique et réprobateur puisqu’ils le trouvaient moins ambitieux que ses frères (le frère aîné porte d’ailleurs le même prénom que son père).

Comme le dit l’auteur, Ernst Himmler était mort depuis longtemps lorsqu’elle est née. Ce qui distinguait cet homme c’est qu’il était le frère cadet du Reichsführer-SS Heinrich Himmler.

Pourquoi le père de Katrin pensait trouver dans les archives quelque chose sur son propre père, Ernst Himmler ? Il demande peut-être à sa fille d’effectuer cette recherche parce qu’il n’a pas les moyens de la faire ou parce qu’il n’en a pas le désir.

Ce qui est également très troublant dans le livre, c’est la langue du IIIe Reich. [3]

Dans cette langue, on n’emploie jamais le mot précis pour parler d’une chose. C’est une langue caractéristique des nazis qui s’efforce de cacher les choses en détournant les mots et qui révèle la monstruosité de leur entreprise.

Dans les archives qu’elle trouve la langue est donc complètement déformée, et il faut qu’elle fasse tout un travail de déconstruction/reconstruction pour parvenir à savoir ce qui s’est réellement passé.

Dans un des documents qu’elle trouve, il est question d’un dénommé Schmidt, vice-directeur de l’entreprise berlinoise C.Lorenz, qui est dénoncé par Ernst comme ne faisant pas son travail, ce qui le condamne à la peine de mort. Sous des termes alambiqués, c’est bien cela qu’on parvient à comprendre.

Ce qui est extrêmement dur dans le livre c’est de voir que ce sont des gens assez normaux, des familles qui partent en vacances, qui ont une vie plutôt confortable. Ensuite, avec les événements, les hommes sont tellement occupés que la polygamie est une chose qui va de soi. On pourrait imaginer cela dans d’autres endroits du monde. Ces personnes se précipitent en Allemagne dans le soutien au régime nazi avec une vitesse incroyable, une puissance extraordinaire pour faire partie des manifestations, des dignitaires, pour trouver une jouissance dans la moindre petite satisfaction narcissique. Il y a là quelque chose de complètement mystérieux.

C’est un livre qui laisse le lecteur interrogatif devant cette précipitation dans le mouvement nazi pour un certain nombre d’Allemands.

D’ailleurs on trouve ce petit exergue de Tzvetan Todorov : « Face à l’extrême, si nous avions été à leur place, nous aurions certainement été comme eux. »

Au fond c’est une question que l’on n’a pas très envie de se poser.

Pour ceux dont la famille a été assassinée durant la Shoah, il est difficile de se mettre à la place de ces personnes.

Et l’idée même d’un lien amoureux avec un descendant de bourreau paraît insurmontable.

Et en même temps, il y a bien des personnes parmi les descendants qui ne sont pas à réduire à leurs ancêtres.

Par conséquent, Katrin Himmler a bien le droit de vivre un amour avec un Juif israélien et de ne pas se réduire à la position d’enfant de bourreau.

De plus, son mari n’a pas non plus à être réduit à l’identité d’enfant de victimes : c’est avant tout un homme.

Heinrich a eu comme enseignant son propre père dans une classe spéciale destinée aux élèves de retour de guerre.

C’est assez lourd et pénible mais en même temps il n’y a rien de complètement insurmontable.

On a aussi une description tout au long du livre de tout ce qui a pu se passer concernant les massacres et les destructions de Juifs. Katrin Himmler raconte elle-même l’arrivée de la « solution finale ».

On a l’impression que les dignitaires nazis font des choses avec toujours la même conscience scrupuleuse d’obéir au Führer, d’être dans le devoir.

C’est complètement fou et pour cela on n’arrive pas à y croire.

C’est quelque chose qui dépasse les individus.

Le rapport à l’administration de la mort et le rapport à la langue sont incompréhensibles.

Même si par exemple on trouve que Heinrich ne sépare pas radicalement les autres d’un « Nous », c’est-à-dire sa famille, ses amis, les personnes qui partagent ses opinions politiques.

Ce n’est pas très original : on retrouve cela un peu partout. Les Autres sont alors ceux qui n’ont pas les mêmes vues politiques, ceux qui ont une valeur raciale inférieure, ceux qui ont un comportement défaillant parce qu’ils sont exclus du cercle des élus et sont tombés en disgrâce.

En définitive ce livre est à lire et aussi à méditer parce qu’il pose la question de savoir comment on peut se dépêtrer d’une histoire aussi tragique du côté d’abord des victimes, mais également en tenant compte de ce qui a pu se passer individuellement et collectivement pour les bourreaux. Est-ce qu’il est vraiment possible, si longtemps après, malgré tout, de sortir de cette relation bourreau-victime ? Est-ce qu’au fond le livre de Katrin Himmler ne sert-il pas à réinscrire les choses autrement avec des sujets bien singularisés qui ont été pris dans l’Histoire et massifiés ?


[1] HIMMLER, Katrin, Les Frères Himmler. Histoire d’une famille allemande, préface de Michael Wildt, traduit de l’allemand par Sylvia Gehlert, Paris, Éditions David Reinharc, 2012 (1re édition en allemand en 2005).
[[2] Professeur à l’université Humboldt de Berlin où il enseigne l’histoire allemande du XIXe siècle.
[3] KLEMPERER, Victor, LTI, la langue du IIIe Reich. Carnets d’un philologue, Paris, Albin Michel, coll. « Bibliothèque Idées», 1996.









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