B'NAI B'RITH FRANCE

Bienfaisance, Amour fraternel, Harmonie. La plus ancienne association Juive humanitaire mondiale (1843)

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Le transfert de Freud au B’nai B’rith


Jeudi 14 Février 2013



Le transfert de Freud au B’nai B’rith
Le transfert de Freud au B’nai B’rith

Max Kohn[[1]
http://www.maxkohn.com::http://www.maxkohn.com/

Dans son livre Freud, franc-maçon lorsque Jean Fourton[[2] parle dans son analyse à Lacan de l’intérêt historique de l’institution B’nai B’rith dont Freud fut membre durant plus de quarante ans, Lacan lève alors les yeux au ciel en faisant de nombreuses onomatopées dont on se demande ce que cela peut évoquer.

On peut commencer à parler de ce livre à travers ce geste de Lacan qui n’est pas accompagné d’une parole. C’est d’ailleurs relié à un autre passage où il raconte comment il a rencontré Lacan. Il était dans un train entre Paris et Lille.

Un cheminot à casquette avec à la main une valise noire et une longue antenne fait des essais de téléphonie. Jean Fourton demande à téléphoner et obtient le numéro de Lacan.

Celui-ci l’invite à venir le voir le soir même au 5, rue de Lille pour une séance à 19h45.

Chacun de nous est un apprenti définitif de l’inconscient

Jean Fourton est un artiste plasticien qui a été membre de l’École freudienne de Paris fondée par Jacques Lacan et dont il fut l’un des analysants et un élève.

Il est à l’origine de la bibliothèque freudienne de Limoges créée en 1984.

Au-delà de la personne de Jean Fourton, il y a beaucoup à apprendre du rapport de Freud au B’nai B’rith.

Pour lui « chacun de nous est un apprenti définitif de l’inconscient. »

Ceci fait penser à La Peau de chagrin[[3]] de Balzac que Freud a lu sur son lit de mort, où il est question d’un passage mystérieux écrit en sanscrit : « Demande-moi ce que tu veux et tu l’auras, mais je te préviens chaque fois je rétrécirai. »

Ce message est aussi énigmatique que le geste de Lacan ou encore la rencontre inopinée qui s’est faite dans un train.

« Apprenti définitif de l’inconscient » : chaque sujet l’est, qu’il soit ou non en analyse.

Il manque une page dans le livre de la transmission de la psychanalyse qui est celle du B’nai B’rith.

Ce n’est pas exactement la franc-maçonnnerie, même si ses fondateurs étaient des francs-maçons qui ne pouvaient plus l’être en Allemagne et qui se sont rencontrés aux États-Unis pour faire naître cette institution.

Il existe malgré tout une influence réciproque entre eux.

Dans l’imaginaire collectif, à travers l’évocation d’une possible franc-maçonnerie juive dérive très vite vers de l’antisémitisme.

Il manque une page au livre que se transmet la psychanalyse

Jean Fourton explique que la psychanalyse et les textes peuvent servir de trait d’union entre les individus.

Seulement le problème est qu’un signifiant n’est valable que pour un sujet, et ceci est vrai aussi de la psychanalyse, comme pour une société fondée sur un rapport au texte, quel qu’il soit.

Chacun a une façon particulière de s’approprier chaque texte.

Il manque une page au livre que se transmet la psychanalyse et cette page a un nom : le rapport de Freud au B’nai B’rith, c’est-à-dire un certain nombre de transferts que Freud a avec cette institution et avec des membres de celle-ci.

Un épisode de décompensation est important, au moment où Freud entre à Vienne au B’nai B’rith et où sa pensée est encore mal reçue.

Il vient de perdre son père en octobre 1896.

Son médecin, Edmund Kohn, lui propose d’entrer au B’nai B’rith.

À la même époque, il a également perdu Charcot, qui fut une sorte de père spirituel pour lui.

Il commence à faire de nombreuses conférences et est intervenu à plusieurs reprises dans sa loge.

Selon la bibliothèque du Congrès des États-Unis, 27 conférences furent délivrées par Freud au B’nai B’rith de 1897 à 1917 (des contemporains de Freud en retiennent 21).

En 1900, il a fondé à Vienne une nouvelle loge du B’nai B’rith nommée « Harmonie ».

Parmi les conférences on peut citer celle qui traite d’un texte de Zola « Fécondité et vie mentale de l’enfant » (27 avril 1900), « Buts et moyens de l’ordre du B’nai B’rith » (1901), « La situation de la femme dans le cadre de notre vie de loge » (1902), « Hasard et superstition » (1903), « Sur Hammourabi » (1904), « Psychologie au service de la justice, hasard et superstition » (1907), « Baptême des enfants (1908), « Le cas Hamlet » et « Qu’est-ce que la psychanalyse ? » (1911), « Totem et tabou » (1912-13), « Pourquoi la guerre ? », « Nous et la mort » (1915), « La révolte des anges à partir du texte d’Anatole France » (1916), « Art et fantasme » (1917).

Qu’est-ce que ce transfert de Freud au B’nai B’rith ?

il s’agit aussi du transfert du B’nai B’rith au signifiant Freud, qui n’est pas seulement un sujet mais aussi un processus historique, social et langagier complexe, et la loge Sigmund Freud créée et installée à Paris en 2004 par Edwige Elkaïm (Présidente du BBF), Judith Cohen-Solal (première présidente de la Loge) et Roland Green (prmier mentor) en atteste.

Il faut pouvoir analyser le transfert de Freud en tant que processus et non pas seulement en tant que sujet à cette institution qu’est le B’nai B’rith en tant qu’apprenti définitif de l’inconscient. « Définitif » signifie qu’il n’y a aucun moment où l’on sort une fois pour toute de de cet apprentissage et où l’on accéderait à un savoir absolu.

Il y a donc un livre où il manque une page. Cette page, c’est un transfert, une série de transferts. Il y a un trou, un silence, un épisode de décompensation au moment de la mort du père de Freud.

Cette page qui manque, pour Jean Fourton, n’est pas de l’ordre du refoulement. Il s’agirait plutôt, pour utiliser un concept de la psychanalyse lacanienne, de forclusion, c’est-à-dire de ce qui n’est pas symbolisé, qui peut faire retour du réel.

Pour Lacan, comme il le rappelle, le transfert n’est pas une névrose de transfert, l’expérience analytique est une paranoïa dirigée, une psychose expérimentale.

Que se passe-t-il dans le rapport à la page qui manque dans la transmission de la psychanalyse et qui passe par le transfert au B’nai B’rith pour Freud, dans les deux sens : de Freud au B’nai B’rith en tant qu’institution et du B’nai B’rith à Freud en tant que sujet ou signifiant ?

Il s’agit d’un processus et le B’nai B’rith lui-même est un processus pris dans l’Histoire et non pas seulement dans la tradition juive ; c’est-à-dire dans une tendance à vouloir être dans des idéaux universels tout en marquant une particularité de l’appartenance à une civilisation et pas seulement à une culture.

Chaque civilisation organise des transferts particuliers

Il faut reprendre cette question de l’appartenance d’une façon précise.

Il ne s’agit pas simplement, dans un contexte antisémite, avec un maire comme Karl Lueger, « de rester entre Juifs à Vienne dans une loge ».

Il s’agit de reprendre cette question autour de ce que soulève Pierre Kaufmann dans Qu’est-ce qu’un civilisé ?[[4]]

Il nous y apprend que toute civilisation possède sa propre rhétorique dans la mesure où elle développe sous l’égide d’un principe de communication qui la caractérise, une organisation symbolique dont ses œuvres sont issues : des rapports de vis-à-vis. Il y a un transfert particulier à chaque civilisation et ceci est vrai également de la civilisation juive.

Nous sommes à la recherche d’un type particulier de transfert dans ce rapport du processus appelé Freud dans son transfert au B’nai B’rith.

C’est dans ce contexte que se situe le rapport de Freud au B’nai B’rith. Il a en effet besoin de ce signifiant à un moment donné de son histoire, non pas simplement pour compenser un épisode dépressif mais aussi pour avancer dans ses transferts à certains signifiants.

Selon Fourton, cette institution fait partie de la globalité de l’histoire affective de Freud, donc transférentielle. Et il en est de même pour ses successeurs et héritiers jusqu’à nos jours. La franc-maçonnerie auquel le B’nai B’rith est un peu trop facilement identifié, transmet une méthode de travail qui fait partie de l’initiation au-delà du simple rituel d’accueil. Mais cela ne suffit pas.

C’est la même situation que pour la psychanalyse : ce n’est pas parce que l’on a une méthode d’investigation, celle de l’association libre, que l’initiation se fait automatiquement à la psychanalyse au-delà d’un simple rituel d’accueil des patients dans le cabinet de l’analyste.

Tout ceci s’accompagne d’une question de croyance. Il faut bien, comme le rappelle Fourton, que le petit d’homme croit que l’objet chaise est une chaise, autrement comment pourrait-il accéder au langage ?

De la même manière, l’homme croit en sa mort puisqu’il n’en a pas l’expérience.

Croire en la mort d’un autre est un élément incontournable.

La nécessité du rite

Fourton a retrouvé le premier livre d’enfant de Freud : c’est un livre à feuilleter, à toucher, à voir, à lire, comme si cela était davantage destiné à la sensation que pourvu de sens. C’est ce qui est important dans les rites, et dans les rites d’initiation en particulier.

D’une certaine façon, une dimension de rite d’initiation existe dans la psychanalyse mais cela ne suffit pas. Ce rite d’initiation avec l’énoncé de la règle fondamentale de l’association libre apparaît à travers la mise en place des séances et des scansions de séances.


Il rappelle cette phrase du Petit Prince de Saint Exupéry[[5]] à un moment où le personnage éponyme revient et que le renard lui dit qu’il aurait mieux valu qu’il revienne à la même heure autrement il ignore comment s’habiller le cœur ; il dit qu’il faut des rites.

« Qu’est-ce qu’un rite ? » lui demande le Petit Prince. « C’est ce qui fait qu’un jour est différent des autres jours, une heure des autres heures », répond le renard.

C’est ainsi que l’on peut voir une différence fondamentale entre la psychanalyse et la franc-maçonnerie.

Comme l’explique Fourton, la franc-maçonnerie recherche la vérité alors que la psychanalyse cherche la vérité dans le sujet, essayant d’établir un pont (Brücke, qui est également un des maîtres de Freud) qui pour Fourton est la fonction de la parole coexistante de la fonction de sujet. Freud, dans un de ses rêves, avait oublié le nom d’un des livres de Brücke, que Fourton a retrouvé à la bibliothèque municipale de Vienne.

D’ailleurs, lorsque Freud rend visite à l’Empereur pour lui demander sa titularisation universitaire, il lui offre un tableau du peintre Arnold Böcklin qui est membre du mouvement Die Brücke (le pont) : c’est un signifiant qui revient sans arrêt chez Freud ! « Trouver le pont » équivaut dès lors à « trouver le passage ».


[[1]] Jean Fourton est reçu dans une tenue ouverte de la loge Sigmund Freud avec la participation de Jean-Jacques Rassial et une présentation de Max Kohn, 3 mars 2013.
[[2]] Fourton, Jean, Freud, franc-maçon, Éd. Lucien Souny, coll. « Histoire », Les Allois 87400 La Geneytouse, 2012.
[[3]] Balzac, Honoré de (1831), La Peau de chagrin, Larousse, coll. « Petits Classiques Larousse », Paris, 2011.
[[4]] Kaufmann, Pierre, Qu’est-ce qu’un civilisé ?, Atelier Alpha Bleue, Paris, 1995.
[[5]] Saint Exupéry, Antoine de (1943), Le Petit Prince, Gallimard, coll. « Folio », Paris, 1999.









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